Anna DE SANTIS - Respiration, souffle - URGENCE

 Respiration, souffle

Pas de source trouvée pour cette imagen

                                                            Anna DE SANTIS novembre/décembre 2020 MASTER ARSI


I) EMERGENCE DE MON URGENCE 

Avant ce cours, je ne m’étais penchée que très peu sur la notion d’urgence. Dans un premier temps de discussion, en essayant de définir ce qu’était l’urgence pour nous, est venue la rapidité, le fait d’être dans un autre état de conscience, de ne pas réfléchir comme d’habitude, voire d’accéder à un savoir incarné ; y découvrir ses forces.

En me mettant face à cette question « QUELLE EST TON URGENCE ? », écrite en majuscule et entourée d’un feutre rouge dans mon cahier, j’ai d’abord écrit, dans l’urgence, les mots qui me venaient : LIENS, RÉSONANCE, NOUS, MOI ET L’AUTRE, MÉLODIE DE SOI (VOIX), PROFONDEUR, SOUFFLE, RESPIRATION. Plus tard, je me suis rendue compte que la notion de respiration regroupait tous les mots (en tout cas la plupart) que j’avais noté sur la feuille. 

Dans un deuxième temps, j’ai essayé de comprendre pourquoi j’avais noté ce mot, quelle était la place de la respiration dans ma vie quotidienne, quelle était ma relation avec la respiration, le souffle, pourquoi elle faisait partie de mon urgence. 

Très vite, j’ai pris conscience que le souffle prenait une place importante, en choisissant la flûte traversière comme instrument. Certaines expériences au cours de mes formations antérieures m’ont permis d’explorer mon souffle, de jouer avec, de l’apprivoiser. Si mon instrument fut (et est toujours un bon médium pour maîtriser ma respiration, elle a été néanmoins souvent coupée, oubliée, en apnée lorsque je n’avais pas ma flûte entre les mains. 

C’est de là qu’est venu mon intérêt pour le yoga, la cohérence cardiaque et différentes formes de méditation. En parallèle, d’autres pratiques artistiques comme le théâtre m’ont appris à porter la voix et donc à gérer d’une autre manière, mon souffle, afin de mieux le partager aux autres. 

Dans cette démarche d’écoute de soi et de mon souffle, je m’ouvre de manière consciente à ce qui m’entoure, à la respiration du vent, à mon environnement. En ce sens, la qualité de l’air, notre rapport à la nature, les questionnements concernant le futur, me préoccupent tout particulièrement. Plus récemment, la crise sanitaire qui remet en question la respiration et notre rapport à l’air et à son renouvellement réveille davantage cette urgence de la respiration et du souffle. 

Si les éléments naturels sont au cœur de cette écoute, je réalise que le comportement des personnes qui m’entourent ont un impact sur moi. Sans savoir quel mot poser sur cet invisible qui m’entoure, me caresse, ou au contraire m’oppresse et me trouble, je m’imagine colorer et rendre visible cette respiration commune, résultant de cette pluralité de souffles. 

De par l’impact que les personnes qui m’entourent ont sur moi, je prends également conscience de mon attention particulière pour le collectif ; quelle place au sein du groupe, quelles répercussions, en quoi la respiration peut être un moyen de “s’accorder” aux autres… 
Les caractéristiques de l’action de respirer reprennent ces notions d’échanges constant entre l’intérieur et l’extérieur, soi et les autres, donner et recevoir, cet « entre » invisible. De nombreux échanges et découvertes dans ce début de master ont enrichi et questionné tout ce que j’ai pu exposer plus haut. Ce dossier est l’occasion d’approfondir ces questionnements et observations. Cependant, j’ai conscience qu’il m’est impossible de traiter l’ensemble de mes réflexions, d’une part parce que je suis loin d’avoir une réponse à tout, d’autant plus que j’ai pris conscience que mon urgence regroupe énormément de choses et d’autres part parce qu’étant une urgence, et comme nous l’avions exprimé lors du tout premier cours, il serait utopique de penser « finir » une urgence en clôturant ce dossier.

II) ETAT DE L’ART 
La respiration en science : Science de l’affectivité, respiration et émotion D’un point de vue purement physique, il a été intéressant de consulter des schémas représentants l’appareil respiratoire. Ce dernier rend bien compte du circuit de l’air inspiré (oxygène), qui sera ensuite expiré sous une forme différente (dioxyde de carbone). Ainsi, le schéma permet de mettre en évidence la manière dont biologiquement, nous modifions l’air de notre environnement. 1 

Bien que ces explications et petits rappels soient très intéressants, j’ai souhaité me rapprocher dans un deuxième temps, de mon urgence, en m’intéressant à des sciences qui étudient la manière dont notre respiration exprime, extériorise un état (provoqué par un élément extérieur à soi). 

Des échanges (témoignés dans mon journal de corps) m’ont amené à rapprocher la respiration des émotions. Au cours de mes explorations, j’ai d’abord rencontré Franz Veldman, psychothérapeute et médecin, dans un ouvrage intitulé « Haptonomie, science de l’affectivité ». 2 À  l’intérieur, y figure un chapitre « souffle et émotion » dans lequel il est question de respiration, et de la manière dont cette dernière diffuse émotions et sentiments. 

Plus précisément comment la mère transmet à son enfant, au travers de son souffle, toutes ces informations : “Via le souffle de sa mère, l’enfant dans le giron expérimente les humeurs, les tensions, les efforts et les réponses au monde-externe-des-représentations de sa mère”. Bien que la science de l’haptonomie ne soit pas directement en lien avec mon urgence, j’ai trouvé qu’elle était intéressante pour rappeler ou informer de l’importance de la respiration dès le début de notre vie. Après lecture de cet extrait, on peut se rendre compte que si très tôt dans notre vie nous pouvons vivre l’impact d’une respiration d’autrui sur nous, on peut supposer que par la suite, un lien conscient ou inconscient avec toute autre respiration peut subsister. 

En consultant d’autres écrits, dont ceux de Stéphanie Hahusseau, médecin psychiatre, je suis tombée sur un tableau, présent dans mon journal du corps, dans lequel sont répertoriées les différentes respirations selon nos émotions. Cela m’a amené à considérer la respiration comme une manière de communiquer et d’échanger. Aussi, ces différentes variations (rapide lorsqu’on est en colère, lente lors de la joie ou encore expiration lors de la tristesse) sont sensiblement faciles à observer chez soi et chez les autres. Elle est visible dans tout le corps et modifie la posture et le comportement. En ce sens, il me semble pertinent et inévitable de convoquer le corps tout entier dans les propositions d’atelier autour de mon urgence. 



Théorie et respiration : Gaston Bachelard, David Abram et Harmut Rosa


            “Le corps de l'oiseau est fait de l'air qui l'entoure, sa vie est faite du mouvement qui     'emporte.” 

L'air et les songes Gaston Bachelard, philosophe et épistémologue s’est tout particulièrement intéressé à l’air, en particulier dans son œuvre “l’air et les songes”. Il y rapproche l’air à la vie, et plus précisément le mouvement respiratoire comme le mouvement de la vie : monter et descendre qu’il considère comme un élément anthropologique de l’être humain. Il évoque également un mouvement réel et imaginé, se rapprochant donc de la notion de l’invisible. Il parle d’ailleurs, d'une force invisible qui prend l’image d’une “harpe éolienne” que nous devons apprendre à manier pour qu’elle puisse résonner aux vibrations de l’air, et des êtres humains. (J’ai conscience ici de me rapprocher de l’urgence d’Anouk, qui sonne et retentit pour plusieurs raisons avec la mienne. Je lui laisse le soin d’explorer et de présenter cette notion de vibration, que j’aurai plaisir à lire pour enrichir mon urgence). On comprend la difficulté de décrire l’air à travers l’utilisation de nombreuses images, comme l’oiseau ; la beauté de l’air réside alors dans son énergie. Lors d’une émission consacrée à cette œuvre , l’invitée appuie l’importance de la 3 verticalité comme “leçon” de l’air et du vent. 

En associant l’air au mouvement, Bachelard révèle les manières dont au travers des pratiques artistiques, nous pouvons explorer et vivre cette expérience du mouvement. Il résonne en ce sens, tout à fait avec mon urgence, dans laquelle la musique et la danse (du moins, le mouvement du corps) semblent avoir une place importante. 

David Abram, philosophe et écologiste, s’est penché, dans son livre “Comment la terre s’est tue”, à la manière dont nous nous sommes coupés des paroles et des signes de la terre et de la nature. À la fin de son ouvrage, un chapitre “l’oublie et le souvenir de l’air” m’a beaucoup éclairé et a su mettre des mots sur mon urgence. Une présentation de plusieurs croyances et de la place de l’air chez certains peuples, ouvrent la perception que nous pouvons avoir du souffle et de l’air. 

Plusieurs citations, dans mon journal de corps (voir dimanche 6 décembre, en fin de journal) expriment la manière dont la respiration, le souffle, et l’air peuvent être un médium entre tout ce qui vit, la dualité de l’air qui entoure et pourtant qui est absente dans son invisibilité. Ainsi David Abram fait part de la manière dont la respiration nous lie à l’autre et existe et se perpétue dans l’échange entre soi et l’autre. « Elle unit nos corps, ces corps qui respirent, avec ce qui est au-delà de l’horizon (les forêts et les océans au loin), avec ce qui est sous la terre (...). 

Ce que les plantes expirent sans bruit, nous autres animaux l’inspirons ; ce que nous expirons, les plantes l’inspirent. L’air pourrait-on dire, est l’âme du monde visible, la réalité secrète d’où tous les êtres tirent leur nourriture. En tant que mystère même du présent vivant, il est cette absence la plus intime d’où le présent fait présence, et il donne donc accès à la présence oubliée de la terre. »

 Hartmut Rosa, sociologue et philosophe s’est aussi intéressé à cette question de la respiration dans “résonance, une sociologie de la relation au monde”. Comme le titre l’indique, il a tenté tout au long de ce livre, de proposer une sociologie de la relation au monde. Rapidement il évoque, dans les relations corporelles au monde, la respiration. Il explique la manière dont notre manière de respirer et notre rapport au souffle joue un rôle capital dans la manière dont nous nous plaçons dans le monde. 

En donnant des exemples d’expressions utilisé pour exprimer notre mal être (“avoir le souffle coupé”, “ne plus pouvoir respirer”, qui s’oppose au fait de “respirer à nouveau”, ou au fait de “prendre l’air”), des maladies contemporaines liées à la respiration (asthme, fumer), il rend visible la manière dont nous abordons différemment le monde, selon la culture dans laquelle nous sommes, dans quelle monde nous vivons etc. La respiration prend encore là, une autre dimension, et suscite attention et curiosité.



Art et respiration : le duo “Scenocosmo”, Michaël Levinas, Laetitia Carton 


Le duo Scenocosme, constitué de deux artistes, Grégory Lasserre et Anais met den Ancxt a exploré la respiration dans un dispositif interactif vivant au rythme des respirations des spectateurs. 

“Explorer le principe de la respiration nous permet d'évoquer ce territoire commun que constitue l'atmosphère. Nous partageons ce territoire mais nous le modifions et oublions que nous le modifions par nos activités diverses. Il y a une interrelation entre le fait de respirer, d'avoir une action sur l'environnement et d'en respirer la rétroaction.” 

Cette proposition amène à percevoir la respiration comme une exploration du territoire commun, qui nous entoure et dont nous modifions sa nature. Elle appelle à la fois au collectif et au rôle de chacun, à l’attention de la nature et au temps 4

Michaël Levinas, est un compositeur contemporain et pianiste français qui s’est intéressé à la question du souffle, dans des pièces pour flûte basse et flûte traversière “Arsis et Thesis" (1971) et “froissements d’ailes” (1975). L’écoute de ces deux pièces rend bien compte de la densité de l’air et la dynamique de la respiration, et du mouvement. Il évoque le souffle comme “d’un son qui est aussi l'au-delà du sonore, à savoir l’essence même du musical. Un son qui dans son acceptation de sa mortalité est déjà mélodie, ce que j’appelle Arsis et thésis ; une mélodie qui inspire et expire, un son qui transcende sa matérialité sonore dans sa mort, une épiphanie du visage. » 

                                    « danser c’est lutter contre tout ce qui retient […], c’est faire tourner le monde                                         autour de soi. » Laetitia Carton

Enfin, Laetitia Carton, est une réalisatrice documentariste française contemporaine. Au travers de ces différents documentaires, elle s’est penchée sur cette question de l’invisible, présente entre les êtres. Elle prépare d’ailleurs un documentaire consacré à ce point. Un de ces films, “le grand bal”, réalisé en 2018 rend compte de l’histoire du bal et plus particulièrement celui qui a lieu chaque été dans un coin de campagne française. 7 jours et 8 nuits, ou tout le monde dansent et vit l’expérience du mouvement. En échos à Bachelard, le grand bal est le lieu de l’air et de la respiration, où tout n’est que mouvement. Le film donne à voir cet “entre”, ces nombreuses respirations, entre danseurs et musiciens. Les nombreux témoignages me semblent exprimer également ce mouvement de la vie, caractéristique de la respiration, et d’une verticalité retrouvée qui rythme la semaine de bal. 

“Au rythme de la musique et des battements du cœur, les pas des danseurs frappent frénétiquement le sol, communiquant au spectateur l’envie de faire de même. Difficile de ne pas bouger tout du moins le pied sur les airs enjoués qui résonnent dans le cinéma. De l’accordéon au violon en passant par les tam-tam, nous sommes bercés par les différents orchestres et chants qui accompagnent les danses des festivaliers. Par contraste, des silences répétitifs, comme ceux du petit matin où tout le monde dort encore, entrent en confrontation avec ces instants enivrants de musique pour mieux les mettre en valeur. Les pauses sonores permettent au spectateur de s’enraciner dans la vie, de prendre la mesure de ses propres sensations. Elles nous ramènent à la respiration du monde.” 5

III) ATELIER :

 le choeur qui respire Quand il a été question de faire vivre mon urgence aux autres, j’ai choisi de travailler sur le fil de laine. En vivant différents jeux d’écoute, comme celui avec le bâton qui doit être tenu par le bout du doigt par deux personnes, ou encore la possibilité d’imaginer un fil et de se laisser guider par celui-ci avec différentes parties de son corps, j’ai trouvé intéressant de travailler autour du fil de laine. Mon envie était de pouvoir rendre visible l’invisible d’une part, et de proposer de se laisser porter par ce fil, de l’écouter, d’en percevoir les tensions et les mouvements et enfin de sentir quel impact nous pouvions avoir sur ce fil, pour le reste du groupe. L’atelier proposé devait durer environ 10 min, et j’ai rapidement pris conscience que pour faire vivre mon urgence, j’avais besoin d’atelier d’une durée supérieure. Si les retours que j’ai eu ont été plutôt positifs, j’ai préféré laisser de côté (au moins de ne pas la mettre au “premier plan”) cette question de fil pour me pencher sur une proposition qui m’interroge et avec laquelle j’ai déjà parcouru un chemin. Il s’agit du chœur, ou banc de poisson. Cette proposition, qui s’appuie à la fois sur le corps, le collectif et l’écoute, semble plutôt bien reprendre des notions importantes de mon urgence. De plus, je me projette plus facilement dans son évolution et ses différentes étapes. Il est à noter que le fil de laine, que je laisse de côté mais que je n’oublie pas cependant, pourra peut-être se lier à cette nouvelle proposition de chœur, dans un second temps. (ou troisième...ou quatrième).

SÉANCE 1 : groupe de 15 personnes, 45 minutes, salle avec espace

→ Au cours de ces mêmes séances, proposer une activité, autour du fil de laine (pas systématiquement, peut être à raison d’une séance sur deux). Ils/elles ont les yeux fermés. Donner un fil assez long pour permettre l’exploration (tirer, laisser, emmeler, rembobiner etc). Donner la consigne suivante : 

“DONNER ET RECEVOIR. DÉCOUVRIR ET SE LIER. EXPLORER”

 → Cette activité peut d’abord se faire par deux. Puis en groupe de 5. Enfin, en collectif, lorsque le groupe aura bien exploré l’écoute et la respiration collective. Enfin de séance, permettre un espace de retour d'expérience en laissant une feuille et des crayons, feutres, à disposition. Chacun est libre de laisser une feuille blanche, un dessin, un mot, une phrase, un texte, une question. L’ensemble des retours est ramassé mais non lu. À la fin de l’ensemble des ateliers, je propose de les partager collectivement, de leur rendre, ou de les garder, selon leur décision. ___________________________________________________________________________________


 Pour conclure, j’ai, très récemment, mené des entretiens d’explicitations, autour de mon urgence, à deux personnes qui ont bien voulu se prêter à ce type d’entretien, et à revivre des activités proposées dans le master, en cours de pratique d’écoute, avec Ana Castelo. 

Ces entretiens ont enrichi mes recherches autour de mon urgence. Leur témoignage, et images utilisées ont fortement résonné avec la “respiration” que j’ai tenté de présenter dans ce dossier. Ces derniers ne sont pas encore retranscrits. Je pourrai, toi lecteur, en ressent l’envie et la curiosité, ajouter ces transcriptions, dans mon journal de corps, afin de vous les partager. 

Comentarios

Entradas populares de este blog

Johanne LOISEL - URGENCE

Brès Blandine - URGENCE - DOSSIER TECHNIQUE