Johanne LOISEL - URGENCE
{U R G E N C E}
Lors de la réflexion sur mon urgence, j’ai d’abord pensé au contexte actuel. Qu’est ce qui pour moi représente l’urgence, aujourd’hui en ce moment, immédiatement ? Qu’est ce qui presse mes rêveries, remue mes émotions, me donne à tordre le fil de mes pensées ?
Tout ce qui me venait à l’esprit, qui surgissait là devant moi c’était des corps, des espaces, des distanciations dues au contexte sanitaire. Cela se mêlait à diverses émotions : la tristesse, l’absurdité, une dégoulinante fatalité parfois... et cette douce concoction cuisait sur un feu couleur automne, sa pluie et ses arbres déshabillés. Un tableau très joyeux en somme. Qui contrastait avec des souvenirs plus joyeux, très certainement joliment déguisés par la nostalgie. Des images me surgissaient, de nature, de verdure, de montagne, de rayons de soleils, de corps paresseux. Je les associais directement à une certaine forme de liberté, que nous n’avons plus. Liberté d’oisiveté, liberté de se toucher, liberté de légèreté, liberté de planifier les années, liberté de se promener sans avoir besoin de détailler le pourquoi du comment, de se déplacer, de vadrouiller....
J’ai tenté de rendre compte de ces pensées vagabondes à l’aide d’un petit montage, composé de quelques images que j’avais autour de moi, certaines d’aujourd’hui, d’autres revenants de ce passé un peu romantisé. Je souhaitais montrer les contrastes, ceux qui s’élèvent dans ma tête, ainsi que l’absurdité de la situation, les corps en mouvement aussi, certains masqués et pressés, d’autres esquissés, invisibles, mais où le toucher y est si important. Pourtant mon urgence n’était pas clairement ici exprimée, n’étant pour moi-même toujours très peu précise.
J’ai réfléchis un peu plus à toute cette marmite composée d’éléments qui ne rendait pas l’ensemble très ragoutant, en tentant de les décortiquer un peu. C’était aussi l’occasion de me décortiquer moimême : qu’est ce qui est si important à mes yeux aujourd’hui, pour que cela constitue une urgence ? Le corps restait présent, au centre, comme le tronc de l’arbre de mes pensées. Plus j’observais ses branches plus elles s’emmêlaient, s’en allaient dans des lointains coins de ciel, trop haut dans nuages, ou chutaient d’un coup d’un seul, traversant la terre, devenaient racines, puis se jetaient dans le vide… Bref, ce n’était pas encore un majestueux arbre de vie mais bien un gribouillis d’enfant. Mais comme j’aime bien les gribouillis, qu’ils peuplent mes paysages, je les ai un peu observés, de plus près, de plus loin, puis dans tous les sens. Et si ça n’est toujours pas devenu un arbre bien ancré, un arbre structuré, j’y ai remarqué des cabanes. Des cabanes d’urgence si on peut dire ça. D’autres plus biscornues que les autres, certaines perchées plus hautes. Alors je suis rentrée dans celle qui me parlait le mieux.
J’y ai fait le parallèle caban/corps, parallèle qui m’a tout d’abord fait penser à un cours que nous avions eu avec Marie Pierre Lassus ou nous parlions de Bachelard et de notre corps comme une maison onirique. Pour Bachelard la maison natale est un corps de songe. Je trouvais le parallèle maison/corps très beau, et très juste aussi. Lorsque l’on est seul, on s’observe on se replie dans sa maison, son intimité. On parle bien d’habiter son corps. Bien sûr cela n’est qu’une vision occidentale de l’habitat, une maison, avec des pièces et des étages. Mais nous entretenons avec chaque partie de notre corps une relation particulière, qu’elle représente une faiblesse ou une forme de vitalité, qu’elle nous indiffère ou que nous la choyions, chaque partie de notre corps est singulière dans sa dimension de cabane, telle des pièces que nous assemblons. J’ai également pensé à Journal d’un Corps, où Daniel Pennac a tenu le journal de son corps à ses 87 ans. « Je veux écrire le journal de mon corps parce que tout le monde parle d'autre chose ». Ici, dans ce processus, écrire le journal de mon corps serait donc une idée totalement logique, sur une période longue, pour comprendre aussi comment évolue ma relation aux autres, mes interactions avec les mondes qui m’entourent, parallèlement à celles que j’entretiens avec mon propre corps.
L’urgence s’assimilait pour moi au temps, à la pression, mais aussi a un problème. Le thème du corps part d’un constat actuel, d’un état d’esprit intimement immédiat, mais tellement plus ancien, c’est un questionnement complexe. Si pour évoquer la pensée de mon urgence, ou plutôt des urgences, l’appropriation du corps s’assimilerait plus à une forêt de buissons.
A titre personnelle tout d’abord, la relation à mon propre corps, mon corps de femme, de jeune femme, est sans cesse en évolution et d’une complexité que je peine souvent à exprimer, même pour moi-même. Il y a donc l’apprentissage de vivre avec son corps, qui se construit toute la vie. La relation que nous entretenons avec notre corps est en effet intime mais s’étend également au rapport que nous entretenons avec les autres. Nous transmettons quantité d’information via notre langage corporelle, et nous pouvons lire tant d’indice sur les états d’âme et d’esprit de quelqu’un rien qu’en observant sa posture, sa démarche… Notre corps révèle des choses de nous-même, une histoire si personnelle et si vivante dans sa démonstration. Omar Zanna l’explique dans son ouvrage Le corps dans la relation aux autres. Pour une éducation à l’empathie, publié en 2015.
Il mène dans ce livre une recherche action avec des mineurs délinquants dans deux maisons d’arrêt de Nantes et Brest. Il note que le corps joue un rôle pour (re) créer une sorte de lien entre les mineurs délinquants et donne l’exemple du football en prison. Les mineurs ne parviennent pas à se mettre à la place de leurs victimes et souffrent d’un déficit d’empathie. Zanna mène alors des actions dans le but de « restaurer » cette empathie notamment depuis des théories psychologiques sur l’expérience partagée de la douleur et des émotions générées par la pratique sportive. Les résultats sont très positifs et l’auteur, ainsi que le personnel de prison de manière générale remarquent une nette progression de leur empathie, ainsi qu’à l’entraide entre eux. Le corps est ici médiateur permettant la création de liens.
J’aimerai également évoquer un artiste, qui a directement fait écho en moi lorsque j’ai effectué mes recherches. Jacques Lecoq, un acteur, mime, et professeur de théâtre, a réalisé tout un travail autour de la poésie du corps. Il a imaginé tout une pédagogie de la création théâtrale mimée grâce à des exercices d’improvisation très précis. Le travail sur le « masque neutre » prolonge un état de réceptivité dépourvu de conflit intérieur et oblige le corps à parler. Parallèlement au travail d'exploration et d'improvisation, ces ateliers sont initiés à une connaissance technique fondée sur l'analyse des mouvements du corps humain et de la nature. Pour Lecoq, le corps sait des choses que la tête ne sait pas encore
Tentant de m’éloigner le plus possible de la pensée cartésienne, qui selon moi, nous a toustes tant coupés de nos corps, j’ai relié la notion de corps avec d’autres éléments théoriques, qui observent ce premier comme élément intégrant du monde. La mésologie en fait par exemple partie, en relation avec l’ancrage de nos corps face au vivant. Lors de mon année en Colombie, la découverte d’auteur.es d’Amérique latine comme Arturo Escobar, ou avec Gloria Anzaldua (The New Mestiza) m’ont aussi amené à observer le corps comme un territoire, un territoire à reconquérir dans plusieurs dimensions. Que cela soit en tant que communauté indigène, retrouvé démunis de leur terre, et pour qui celle-ci représente une lutte à part entière. Ou encore en tant que femme, lorsque l’on comprend que notre corps est politique. Que notre présence dans beaucoup de territoires n’est pas considéré comme souhaitable, parfois que notre corps est même mis en danger par le simple fait de sortir dans la rue. Si l’on observe également le corps d’un point de vue écoféministe, on peut aussi comprendre notre relation au corps comme un retour à la terre. Les corps ne sont que des territoires à conquérir, au même titre que la nature pour y puiser ses ressources.
Se reconnecter a son corps pour se reconnecter aux autres et au monde, comme lorsque que parfois nous nous trouvons plus disponible pour les autres lorsque l’on arrive à l’être pour nous même. J’aimerais pouvoir expérimenter la création collective des corps en action, des corps qui se rencontrent, en jouant avec le toucher ou au contraire l’évitement des corps. Cela me parait important de montrer un panel La danse contact serait donc un outil particulièrement intéressant dans la dimension de création corporelle collective
Ainsi, il y a énormément d’enjeux à mes yeux lorsque je pense aux corps, à mon corps et celui des autres, qu’ils soient philosophiques, sociologiques, psychologiques, politiques… Ils sont si nombreux, et je ne peux tous les évoquer ni les développer correctement ici. Pour autant ils s’inscrivent tous dans une même dynamique : notre ancrage en nous même, et ainsi celui que nous entretenons avec les autres et le monde.
Je vois donc ces ateliers comme une réappropriation des corps, des espaces d’empowerment (ou empoderamiento). Ces espaces peuvent être tournés à destination de différents publics, mais j’aimerai ici les tourner envers un public féminin, non mixte, pour créer un espace de confiance, sans risque, de lâcher prise. Notre corps est politique, ainsi les ateliers le sont aussi.
Dans des ateliers artistiques matérialisant ces problématiques j’ai pensé à des pratiques, déjà existantes, pouvant questionner notre rapport au corps, ainsi qu’aux autres… Le but serait donc de trouver nos problématiques personnelles en laissant exprimer notre corps, pour y faire face, et la sublimer dans la création collective. Pour cela, cette création doit également s’accompagner d’une performance visible, dans l’idée que l’acte politique doit être visibilité. Cette création doit être libre et partir avant tout de l’envie de chaque personne. Pour cela, j’aime l’expression de poésie corporelle, et aimerai me baser sur cette méthodologie lors d’atelier.
De plus, je suis persuadée que la musique est un prolongement de nos expressions corporelles. Chacun possède sa musique, son souffle, son vent, sa vibration, pour reprendre l’urgence d’Anouk. La danse et la musique sont indissociables, et au même titre que l’on peut danser n’importe où, de la façon la plus libre qu’on le souhaite, la musique se perçoit partout également. Elle peut s’entendre à qui veut l’écouter. Et chacun.e peut donc la créer à sa façon, elle reste un outil d’expression comme un autre qui ne nécessite parfois que son corps. En effet, si nous pouvons parler, nous pouvons chanter, et si nous pouvons nous mouvoir nous pouvons également le faire musicalement. Cela permet d’observer un autre point de vue sur son corps, de le voir lui-même comme instrument, comme objet artistique avec lequel on peut jouer comme bon nous semble. Ce corps peut être un allié de création, d’expression, et non seulement une masse de chair qui nous porte d’un endroit á un autre lorsque nous en avons besoin. Le chant, les percussions corporelles, mais également la pratiques d’instruments de musique en collectif peuvent donc être des outils à explorer lors de ce projet.
Enfin, l’écriture est un moyen d’expression que j’aimerai pouvoir explorer. En effet, que l’on parle, comme ici de journal de corps, c’est une façon de s’y relier, de l’écouter, et parfois même de le sublimer.
A titre d’exemple, un atelier pourrait donc être composé de 6 personnes. Aucun matériel n’est vraiment nécessaire si ce n’est une tenue confortable, des tapis de yoga pour s’adapter à des expressions corporelles allongées, ainsi que du matériel artistique libre (peinture, feuilles, crayons, appareil photos, prise de sons…). Echauffement d’auto massage corporel pour se reconnecter au sien. Exercices d’improvisation basés sur la méthodologie de Lecoq dans son livre Le Corps Poétique, Un enseignement de la création théâtrale, tournée autour du jeu et de l’imaginaire. Privilégier le mouvement a la parole.
Ces ateliers auraient donc un objectif de re découverte du corps, de ré appropriation, à travers un processus individuel et intime, mais également collectif grâce à la création participative et une restitution à l’extérieur. La relation corps/territoire se met ici en place car se re approprier son corps passe également par son territoire, et inversement. L’acte de revendication politique prend donc un une intensité tout autre lorsque qu’elle est réalisée par le biais artistique, dans un processus de participation collective, presque autogéré. En effet, j’aimerai faire comprendre de l’importance de la relation à l’autre dans la relation que nous entretenons à nos corps, et à quel point cela peut être un outil d’éducation a l’empathie, et de création de lien social très important ainsi bien sûr, que de revendications. Chacun.e d’entre nous possède son corps et toutes ses problématiques qu’il l’entoure. Notre relation au corps est encore une fois psychologique mais porte beaucoup de social en elle. Affronter nos corps, c’est affronter ces problématiques sociales, leur faire face, les dépasser. Voir que se relier à son corps reste indissociable du fait de se relier aux autres, il en ressort une continuité créative communautaire.

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